Les réseaux sociaux et leurs promesses

Alors que l’on nous parle continuellement des dangers d’internet et des réseaux sociaux, on m’a demandé d’intervenir sur « les promesses de relation et l’avenir enchanteur sur le web et les réseaux sociaux ». Cette approche cherchant à voir ce qui peut être riche et positif dans ces outils m’intéresse particulièrement. Voici les grandes lignes de ma réflexion à ce sujet.

1 – Au fait, c’est quoi un réseau social ?

Pour répondre précisément, je préfère laisser la parole à D. Cardon qui précise que les réseaux sociaux existent depuis toujours. On peut par contre préciser qu’il y a une spécificité des réseaux sociaux de l’Internet pour toutes les relations qui s’appuient sur les outils informatiques.

Un réseau social est avant tout un ensemble de personnes qui sont en relation. Cela peut prendre des formes très variées : des membres d’une famille aux adhérents d’un club sportif, des fumeurs d’un immeuble de bureaux aux parents d’élèves d’une école de quartier…

Internet apporte des éléments nouveaux à ces réseaux sociaux ; éléments qui sont liés à une nouvelle relation au temps et à l’espace. En effet, sur internet, on touche à la fois à l’éternité (où les documents déposés ne s’altèrent pas, sans jaunir ni récolter de poussière) et à l’immédiateté dans un ‘espace virtuel’ où la distance se résume à un décalage horaire.

2 – Moi et ma bande

La première promesse des réseaux sociaux numériques est surtout centrée sur moi : mes amis, leurs réactions par rapport à mes publications, leurs réponses à mes interrogations, … Ce n’est pas très étonnant qu’ils soient si utilisés par les adolescents qui sont en pleine construction de leur personnalité. On est dans un modèle ou chacun se voit au centre du monde avec tout son réseau qui gravite autour (d’où le titre, du paragraphe, très nombrilo-centré). Cela correspond à une transposition moderne de la vision des anciens qui croyaient que la terre était au centre de l’univers.

https://pixabay.com/fr/araign%C3%A9e-r%C3%A9seau-centre-middle-958463/

… un peu comme l’araignée, au centre de sa toile

Dans cette logique, la promesse est d’avoir toujours plus de relation, voire d’influence, sur une échelle qui n’a pas de limite. Cette approche qui pousse à aller toujours de l’avant, d’étape en étape, sans jamais atteindre une satisfaction réelle n’assure pas un avenir heureux. Ce désir par rapport à un manque n’apporte pas le bonheur puisque le désir disparaît dès que le manque est comblé (cf. A. Comte-Sponville, le bonheur, désespérément).

3 – Un potentiel d’interaction, de fédération et de collaboration

L’autre promesse envisageable est plus centrée sur les interactions entre les personnes. Cela peut s’envisager dans deux directions :

La proposition d’un message : quelle que soit la taille de la publication, du tweet au MOOC de 10 semaines, on présente un point de vue ou une connaissance, libre à chacun de se l’approprier pour évoluer et/ou le faire évoluer. Cela pose la question des biens communs de la connaissance et s’illustre avec l’initiative Brest en bien commun. Énormément de richesses existent sur internet, prenons le temps de les lire, les exploiter, les diffuser, les enrichir, … N’hésitons pas à être consommateur dans un premier temps et en tirer beaucoup de bénéfices.

La collaboration : qui permet de réaliser des œuvres colossales (wikipedia) ou plus petites. Cette mobilisation permet entre autre de rendre viables des initiatives locales par la fédération des bonnes volontés. J’en présenterai rapidement 2 exemples : les drives fermiers qui s’appuient sur une plateforme de commande en ligne et une livraison hebdomadaire locale et les petites cantines (déjeuner ensemble, autour d’un repas co-préparé pour retisser du lien entre voisins) qui lancent un financement participatif pour ouvrir une nouvelle cantine.

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Les petites cantines : les rencontres ont du goût !

4 – Conclusion

L’avenir enchanteur (ou pas) que promettent les réseaux sociaux de l’internet dépend de la finalité que l’on y recherche. Si l’on cherche à être populaire, en se ‘mettant en scène’ on rentre dans une course infinie qui ne peut pas nous satisfaire. Par contre, si l’on est conscient que ce ne sont que des outils, et qu’ils nous mettent en relation avec toutes les personnes connectées, ils nous permettent de nous développer (apprentissages, échanges, débats, …) et de faire avancer de beaux projets en fédérant des personnes, qui ne se connaissent pas forcément, mais qui sont mobilisées autour de valeurs communes. On retrouve la confrontation entre l’individu, qui est unique et a des besoins spécifiques, et la personne qui est avant tout un être de relation.

Personnellement, je pense que la promesse offerte par les réseaux sociaux de l’internet est enchanteresse dès que l’on sort de soi-même pour s’intéresser aux autres. En fait, c’est comme dans la vraie vie, non ?

N’hésitez pas à partager vos remarques, réflexions, réactions, pour enrichir le débat et avancer ensemble !

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Culture numérique : enjeux et défis

Plusieurs lectures m’interrogent sur l’impact du numérique sur la société. Quels sont les enjeux, les potentiels, les freins et leviers, … Il me semble que le numérique offre un vrai potentiel de services mais qu’il est aussi source de peurs. Voici quelques réflexions personnelles pour tenter de cerner la question. 

1 – Définition et problématique

Milad Doueihi, titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de Paris-Sorbonne, propose lors de son intervention au colloque Edcamp « les humanités numériques pour l’éducation » une distinction entre l’informatique qui est une science et une industrie et le numérique qui est une culture.

On sent bien cette notion culturelle quand on parle de ‘transition numérique’ pour évoquer l’évolution de nos organisations. On est dans la même logique quand on parle de ‘fracture numérique’ pour regrouper toutes les personnes qui sont marginalisées par l’informatique, que ce soit lié à l’équipement, à l’accès ou à la maîtrise de l’usage.

Autant on pouvait faire l’impasse sur cette culture il y a encore quelques années, autant cela devient de plus en plus délicat quand on voit comme tous les services deviennent accessibles (exclusivement) en ligne. Les stratégies de contournement ou de camouflage ne peuvent plus tenir longtemps. Mais alors, comment fait-on pour acculturer nos collègues ? Nos voisins ? Nos parents ? Et toutes ces personnes qui, petit à petit, sont ‘larguées’ par le numérique ?

Pour répondre à cette question, il me semble important de bien préciser de quoi l’on parle.

2 – Les usages des outils

J’avais proposé il y a quelques temps une classification des outils numériques par famille d’usages (à l’époque je ne faisais pas de distinction numérique/informatique) : apprendre, organiser, échanger, traiter des données, se divertir et consommer. des outils numériques pour_14_ par familleIl apparaît que ces outils ne créent pas de nouveaux usages : bien avant l’arrivée du numérique, on jouait déjà, on apprenait déjà, on traitait déjà des données … Si rien n’est nouveau, tout est quand même chamboulé. En effet, l’informatique ne crée pas de nouveaux usages, il les modifie par ce qu’il intègre ‘naturellement’ des potentiels nouveaux.

3 – Les évolutions de l’informatique

L’informatique a évolué ces dernières années dans de nombreuses directions. En voici 7 qui me semblent accessibles au grand public :

  • Social : le numérique est support de réseaux sociaux qui permettent de se connecter et échanger avec le tiers de la population mondiale (soit 2,6 milliards de personnes, selon wearesocialsg)
  • Mobile : les smartphone et les réseaux de communication nous permettent d’accéder à internet de (presque) n’importe où.
  • Big Data : les échanges de données, la diffusion d’informations et la capacité à les analyser et traiter ne cessent de croître. La diversité des données échangés (texte, image, son, vidéo, like, mesures, échanges bancaires, position géographique,…) couplée à leur quantité et l’intensité de ces échanges permet de parler de big data (caractérisé par les 3 V: Variété, Volume, Vitesse).
  • Local : la géolocalisation permet de proposer des services au plus proche (au sens géographique du terme) du besoin, que ce soit des logements (avec AirBnB), des déplacements (avec blablacar ou Uber) ou des courses alimentaires (avec les drive fermiers).
  • IoT – Internet of Things : l’internet des objets regroupe tous ces objets communicants, du thermostat au cardioféquence-mètre qui permettent de traiter les données de notre quotidien ou piloter notre environnement (domotique, etc…)
  • RA & RV – Réalité Augmentée et Réalité Virtuelle : la Réalité Augmentée et la Réalité Virtuelle arrivent pour nous faire vivre des expériences plus riches, que ce soit lors de la visite d’une exposition, la conception d’un nouveau produit ou une opération médicale.
  • IA – Intelligence Artificielle : elle se propage de manière discrète mais certaine, que ce soit pour rendre des objets mobiles autonomes (des drones aux Google cars), pour reconnaître des consignes vocales ou analyser des images (voir 10 startup à suivre dans le domaine)

6 de ces évolutions sont présentes dans Pokémon Go : C’est un jeu foncièrement social (partage d’image, constitution d’équipes) qui se joue sur son téléphone en mobilité (pour aller chercher les pokémons qui apparaissent en réalité augmenté) où que l’on soit et tout près de soi (local). Il génère une quantité phénoménale de données (big data) et on peut s’acheter le bracelet connecté pour chasser les pokemons (IoT).

4 – Les potentiels et enjeux

Toutes ces avancées offrent des possibilités considérables dans trois domaines en particulier. Ces opportunités peuvent être formidables mais chaque médaille a son revers, prenons conscience des limites et enjeux stratégiques qui se cachent derrière chacune d’elles :

  • Fédération de collectif : on se souvient de la pétition contre la loi travail qui a fédéré plus de 1,3 millions de signatures, le développement de wikipédia qui mobilise plusieurs dizaines de milliers de contributeurs, mais aussi les MOOC qui comptent leurs inscrits par (dizaines de) milliers. Ce potentiel est très riche mais il remet en cause les organisations hiérarchiques pyramidales actuelles en introduisant des fonctionnements ‘horizontaux’. Dans les pays anglo-saxons, on parle de Wirearchy pour décrire ces nouveaux fonctionnements qui sont facilités par l’usage des outils informatiques mais sont avant tout des questions d’organisation, de relation et de ‘répartition des pouvoirs’.
  • Mobilité : Toutes les informations et tous nos contacts sont accessibles de n’importe où et où qu’ils soient – et on est bien contrarié quand la technologie nous résiste … Cet aspect est appréciable quand on est à la source de la demande mais elle est beaucoup moins tolérable quand on la subit. les outils informatiques introduisent une perméabilité entre les temps personnels et professionnels (où l’urgence est la norme) ; cela peut générer des pressions difficilement supportables dans la durée.
  • Archivage et traitement des données : Le potentiel d’archivage et de traitement des données ne cesse de croître. Tout est accessible en ligne, de partout et gratuitement. Mais si c’est gratuit, c’est moi le produit ! et je ne suis pas le seul à lire, traiter et analyser tous ces documents que je partage dans mon Google Drive ou tout ce que je poste sur Facebook. Il en va de même pour toutes les traces (inconscientes) que l’on laisse en ligne : requêtes, positions, même un simple clic, tout est enregistré.

Il est aussi à noter que ces services sont accessibles en continu sur Internet, sans question de jour ou de nuit et que cette continuité de service a un coût énergétique assez considérable et un bilan carbone inquiétant (cf. infographie de e-rse.net).

5 – Revenons à l’acculturation

Pour initier à cette culture, on pourrait aborder l’appropriation des outils informatiques selon 3 dimensions :

  1. Tout devrait partir du besoin : qu’est-ce que je veux faire ? La réponse à cette question oriente vers l’outil (ou les outils) et implique un premier niveau de prise en main opérationnelle. On est dans un niveau de savoir-faire qui n’implique pas forcément une compétence.
  2. Dans un deuxième temps, il faudrait comprendre la logique sous-jacente et maîtriser le choix de l’outil adapté à la situation. On passe alors à un premier niveau de compétence liée à l’usage, que l’on pourrait qualifier d’incomplète.
  3. Enfin, il faut maîtriser les enjeux qui englobent les opportunités mais aussi les contraintes (même mes plus cachées …) On pourrait alors parler  de compétence complète qui correspond à un usage pertinent et raisonné de ces outils.

Ces trois niveaux sont très imbriqués et le découpage peut paraître artificiel mais il permet de repérer des niveaux de compétence qui pourraient être croisés avec les différentes familles d’usage repérées ci-dessus. Cette progressivité est dans la logique du B2i adultes et de la littératie numérique comme présentée par Habilo Média et représentée ci-dessous.

La littératie numérique, par Habilo Medias : avoir accès, utiliser, comprendre, créer

La littératie numérique, par Habilo Medias

Cette culture numérique est là ! Et le chantier d’acculturation est très vaste. La question est maintenant de savoir comment déployer une formation massive au numérique pour des personnes éloignées de cette culture ?

Comme vous le constatez, je n’apporte pas de solution clé en main. Vos remarques, analyses, initiatives sont les bienvenues, n’hésitez pas à les partager ci-dessous : nous construirons peut-être ensemble un début de solution !

Se construire un EPA

Il est à la mode de proposer à ses étudiants/stagiaires de se constituer un Espace Personnel d’Apprentissage. Si l’intention est louable, je me demande comment peut se débrouiller une personne, plus ou moins isolée, pour s’approprier ce concept, en définir les contours et préciser ce qu’il y a dedans ! C’est pour toutes ces personnes que je propose une trame pour préciser son EPA en m’appuyant sur la méthode QQOQCP …

1 – un EPA, pour Quoi ?

La première question à se poser est à mon avis : si un EPA est fait pour apprendre, qu’est-ce que je veux apprendre ? En effet, il est primordial de savoir quelle est la thématique que l’on souhaite approfondir. Il est aussi intéressant de préciser quels sont les sujets périphériques. Cette cartographie du domaine est évolutive : de nouvelles questions vont émerger régulièrement alors que d’autres vont s’avérer peu pertinentes. Une cartographie du domaine d’étude peut être intéressante et faciliter le repérage dans ses réflexions.

nuage de mots réalisé à partir des derniers articles de ce blog

nuage de mots réalisé à partir des derniers articles de ce blog

2 – oui, mais Comment ?

L’apprentissage est une activité complexe qui se déroule en plusieurs temps :

  • la prise d’information qu’elles soient personnelles ou issues d’échanges ou de lectures multimédia (j’entends par lecture multimédia, la lecture de textes mais aussi l’audition de fichiers son ou le visionnage de vidéos),
  • l’appropriation de ces informations au cours de temps de réflexions,
  • la formalisation des apprentissages dans des productions que l’on peut présenter et partager.

Voici une petite vidéo (4’51 ») qui présente mon point de vue.

3 – un EPA, Quand ?

On arrive à un des nœuds du problème de l’apprentissage, car même si l’on a conscience de l’importance de cette activité, elle n’est que très rarement urgente. Il est alors essentiel de repérer des temps où l’on peut exploiter et enrichir cet EPA, que ce soient sur des temps professionnels, personnels ou subis (qui correspondent aux temps de transport, d’attente, …)

Pour ma part, j’ai repéré trois temps spécifiques :

  • Les temps de transports en commun (10 minutes par jour) où je peux réaliser un peu de veille, lire un (morceau d’) article de temps en temps, ne rien faire pour laisser les liens entre les notions se réaliser.
  • Les temps d’attentes où je lis des articles de recherche (quand j’en ai en stock à lire, et que je les ai avec moi). Dans ce cadre, j’aime bien lire sur papier pour pouvoir surligner les passages qui m’interpellent et revenir dessus.
  • Un temps professionnel (1h30/semaine, à mon bureau) dédié à la formalisation de mes pensées et la rédaction d’articles pour ce blog. Comme vous pouvez le remarquer si vous remontez l’historique du blog, je n’arrive pas à prendre ce temps toutes les semaines et à m’astreindre à une régularité 😦 …

4 – un EPA, Où ?

C’est étroitement lié à la question précédente mais cela explore d’autres dimensions : est-ce à domicile ? au bureau ? dans un tiers-lieu (amis, EPN, fablab, médiathèque, …) ?

Vous constaterez que j’ai donné mes réponses à cette question dans le paragraphe précédent …

5 – un EPA, avec Qui ?

Il est temps de définir les ressources qui vont nous apporter du grain à moudre. L’article Understanding knowledge network,learningand connectivism  qui présente la théorie du connectivisme précise que ces ressources peuvent humaine, ou pas (livres, machines, outils, animaux, …). Il est important de repérer les personnes ressources de l’entourage : Qui va m’apporter de nouvelles connaissances ? me soutenir ? me relancer ? Qui va ‘évaluer’ mes productions ? Avec qui vais-je interagir ? Cet article écrit au cours de la saison 1 de ITyPA est toujours d’actualité …

Pour se constituer un Réseau Personnel d’Apprentissage, plusieurs outils à sont disponibles :

  • les événements qui parlent de vos centres d’intérêts (séminaires, webinaires, MOOC, …),
  • les communautés déjà existantes et actives sur les réseaux sociaux numériques,
  • les tiers lieux (au sens le plus larges), que ce soient des associations ou clubs ‘classiques’ ou des fablab, édulab, lieux de coworking, …

Il ne faut négliger aucune piste, être ouvert à tout et surtout à l’autre. Dans un premier temps, commencez par écouter, puis petit à petit vous comprendrez les modes de fonctionnement et pourrez apporter votre pierre à l’édifice.

6 – Et enfin, Pourquoi tout ça ?

Se lancer dans une telle aventure est très riche mais demande beaucoup d’énergie et de persévérance. Il est important de faire le point sur ses motivations : est-ce un choix personnel volontaire ou résultant de contraintes extérieures ? Quel est l’enjeu de l’apprentissage qui va en découler ? un épanouissement personnel, une stabilisation ou amélioration professionnelle, un défi … Être au clair sur tous ces points permettra de vérifier la concordance de l’enjeu au temps alloué et à l’énergie investie.

Ces réflexions sont présentées dans un ordre arbitraire qui me parait logique pour faciliter la compréhension de la démarche mais qui n’impose rien quant à la mise en pratique où tous les points risquent d’évoluer en même temps, se répondre, voire se percuter …

En espérant que ces pistes aideront chacun à s’initier à cette démarche d’apprentissage auto-dirigée que certains appellent heutagogie.

Charlie et son crayon

Plaidoyer pour défendre l’écriture manuscrite …

L’attentat contre Charlie Hebdo nous a offusqués et nous avons marqué notre indignation en brandissant un crayon.

Les_crayons

Mais que représente un crayon quand 45 états des Etats-Unis décident de faire disparaître l’écriture cursive du « tronc commun des connaissances requises » dans l’enseignement scolaire ?

Cette question m’a poussé à préciser ma position face à cette évolution

1 – Une substitution économique et radicale

Ruben Puentedura propose un modèle d’adoption des technologies qui passe par une première étape de « substitution ».

modèle SAMR de Ruben Puentedura

modèle SAMR de Ruben Puentedura

Cette étape s’entend dans une logique d’évolution pour aller vers des usages plus riches des outils numériques qui font évoluer les activités proposées et vont finalement les redéfinir complètement. Ca n’est pas cette logique qui est à la base de l’évolution aux Etats-Unis où les enseignants eu « des choix à faire sur ce qu’ils doivent enseigner dans un laps de temps limité » et c’est l’écriture manuscrite qui est passée à la trappe … Reste à voit si cela peut être une opportunité pour faire évoluer les activités proposées …

Je vous propose de voir l’impact de cet éradication sur le développement de plusieurs compétences.

2 – La créativité

Cette écriture manuscrite est pourtant un formidable outil de créativité !

Reconnais-toi (G. Apollinaire)

Reconnais-toi (G. Apollinaire)

Guillaume Apollinaire n’a pas attendu l’iPad pour créer ses calligrammes ! Et même si la technologie facilite grandement la création, l’usage et la diffusion de contenu multimédia, elle n’est pas ‘nativement’ source de créativité. Elle en devient un vecteur quand on l’utilise de façon réfléchie et choisie. La créativité est plus une affaire d’état d’esprit que d’outil : pourquoi s’interdire d’utiliser des outils simples et qui ont fait leurs preuves !

C’est d’ailleurs pour cette raison que les grands patrons de la Silicon Valley choisissent une école sans écran pour leurs enfants

3 – Les compétences calculatoires

Si l’on abandonne l’écriture cursive, il me paraît tout à fait logique de proposer d’utiliser l’outil numérique et les feuilles de calculs pour travailler les compétences calculatoires. On va donc aussi arrêter d’écrire les nombres et de poser les opérations. Cela risque, à terme, de remettre en cause les capacités de calcul des élèves : ils seront tenus de croire la machine sans aucun recul possible.  Et leur esprit critique risque aussi d’en prendre un certain coup, non ?

4 – Le potentiel de connexion

On nous dit qu’apprendre c’est créer des liens, associer avec ce que l’on sait déjà, accepter d’être bousculé quand cela ne rentre pas dans les cases et créer de nouvelles cases. Les mindmaps et concept maps sont des outils formidables mais il est bon aussi, dans certains domaines, de se construire ses propres schémas figuratifs, annotés et enrichis de commentaires. L’élèves pourra faire le dessin/schéma/croquis avec son crayon mais devra le scanner pour pouvoir l’enrichir et l’annoter ?

5 – La communication

Ça ne vous est jamais arrivé de glisser un petit mot sur votre pare-brise pour dire que votre voiture est en panne ? Comment s’organiser quand on ne sait qu’utiliser un clavier : on laisse son smartphone sur le pare-brise ou on utilise l’imprimante de la voiture ? A moins, bien sûr, que la voiture connectée n’intègre un écran d’informations pour les passants …

6 – L’affichage de soi

L’écriture manuscrite permet enfin d’afficher discrètement sa personnalité, son intimité. On peut faire passer beaucoup de non verbal par ce biais. C’est d’ailleurs, à mon avis, une des raisons pour lesquelles la majorité des textes de bandes-dessinées sont encore manuscrits. Une image me vient pour parler de cet aspect intime de l’écriture manuscrite :

Il n’y a pas si longtemps, quand on allait au concert, on n’oubliait pas son briquet pour l’allumer au bon moment ! La flamme est en effet un signe d’intimité et de chaleur. Elle est maintenant remplacée par le smartphone : son équivalent technologique ! Proposeriez-vous à votre conjoint un dîner romantique à la lueur de votre iPhone ? La fonction ‘éclairage’ est pourtant la même, non ?

Conclusion

Enfin, dans un monde où l’on parle empreinte carbone, peut-on raisonnablement préférer les TICE au duo papier/crayon ?

Plus j’y pense, plus je me dis qu’en décidant de ne plus apprendre l’écriture manuscrite, on est comme l’homme à qui l’on a coupé une jambe parce qu’il pouvait très bien tenir debout sur un seul pied … Il est tombé dès qu’il a voulu se déplacer …

Peut-être avez-vous d’autres arguments ou un autre point de vue, n’hésitez pas à les exposer ci-dessous !

Crédit iconographique :

Les crayons CC BY-SA Eric Walter

Reconnais-toi de Guillaume Apollinaire (domaine public)

Le Modèle SAMR par Sébastien WART

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Apprendre à l’heure d’Internet

Quel impact a le déferlement Internet et des technologies sur notre façon d’apprendre ? Il me semble que cela modifie au moins 3 aspects fondamentaux  : notre relation au savoir, ce qu’il faut apprendre et notre rapport à l’effort nécessaire pour apprendre.

1 – Internet change la relation au savoir

Internet transforme l’économie de la connaissance (et des biens immatériels en général, comme le présente si bien Serge Soudoplatoff) en passant d’un modèle basé sur la rareté (le maître détient un savoir) à un modèle basé sur l’abondance (la connaissance est déjà distribuée et accessible). Les organismes de formation (initiale ou continue) doivent s’adapter à ce nouveau modèle où le cœur de métier passe de « l’enseignant qui dispense » à « l’élève qui apprend ». Cette évolution du contexte nécessite ainsi une remise en question profonde de l’organisation et des objectifs de la Formation : « Que doit apprendre l’élève ? Comment l’aider dans ses apprentissages ? Comment structurer la formation ? etc… » puisque « tout est déjà transmis », comme le dit Michel Serres dans son discours Eduquer au XXIe Siècle.

2 – Apprendre = mémoriser ?

L’évolution des technologies nous permet de déléguer notre mémoire à la machine. Si cela peut être pratique pour des informations qui n’ont pas de sens en elles-même (numéro de téléphone, adresse IP, …), il me semble que cela pose un problème pour toutes les informations qui ont du sens. En effet, on est de plus en plus conscient qu’apprendre à l’heure d’Internet correspond à deux actions complémentaires :

  • reconstruire la connaissance qui est éparse,
  • créer des liens entre des concepts plus ou moins proches.

Ce travail ne peut se faire sans mémoriser les éléments essentiels de chaque notion pour pouvoir les ressortir, sur commande, en cas de besoin : on ne pourra jamais créer des liens avec quoi que ce soit, si on a la tête vide … Cet aspect est déjà abordé de façon plus approfondie ici.

3 – Apprendre en faisant

Ainsi, apprendre consiste donc à mémoriser mais cela ne suffit pas ! Le plus important n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on sait faire avec ce que l’on sait. A un moment, il faut passer au stade de la compétence qui consiste à savoir mobiliser des ressources (humaines, temporelles, cognitives, …) pour aboutir à une réalisation. Et cela ne peut se travailler que dans l’action ! C’est la base du « learning by doing » mis en avant par Michel Briand dans son intervention à ITyPA 3.

4 – L’évolution du public

Un autre paramètre à prendre en compte dans une formation est l’évolution du public. J’avais présenté différentes motivations possibles pour apprendre (visant l’élitisme, l’intérêt structurant ou l’épanouissement personnel). Force est de constater que c’est toujours vrai et que l’émergence des MOOC favorise encore plus cet engament ‘de plus ou moins loin’ dans la formation : j’y vais pour voir, sans aucune contrainte. Cet aspect très individuel, avec un certain refus des contraintes risque de limiter l’implication des participants. Or la recherche nous rappelle que l’apprentissage nécessite du temps et des efforts ; ça ne peut pas tomber tout cuit !

10 constats clés de la recherche sur l'apprentissage, à partir du travail de jean Heutte : http://jean.heutte.free.fr/spip.php?article192

10 constats clés de la recherche sur l’apprentissage, à partir du travail de jean Heutte : http://jean.heutte.free.fr/spip.php?article192

Même si nous sommes dans un monde où tout doit être immédiat, il ne faudrait pas que, pour ‘vendre’ des MOOC (ou toute autre formation), on donne l’illusion que l’apprentissage devient facile, instantané et accessible sans effort.

Vous tous qui suivez (ou avez suivi) une formation récemment, que vous l’ayez fini ou non, votre avis est intéressant : n’hésitez pas à vous exprimer et réagir à ces idées, on a tout à gagner à écouter les différents avis !

Des images pour expliquer un MOOC

Il me semble intéressant de revenir sur l’explication de ce qu’est un MOOC. Pour cela je vous propose 3 métaphores, qui chacune présentera une des facettes de cet objet polymorphe.

1 – La conférence

C’est peut-être la comparaison la plus facile ! un MOOC est un Cours (c’est la signification du C) dans le sens où il réunit des enseignants/animateurs et des participants/apprenants pour que ces derniers apprennent. La similitude avec une conférence est renforcée par la présence d’experts qui interviennent d’une part pour présenter leur savoir – souvent sous forme de courtes vidéos – et d’autre part pour échanger avec l’auditoire lors de conférences en ligne en direct. On retrouve donc bien les présentations et les temps de questions-réponses classiques dans une conférence.

Lorsque des collègues reviennent de conférence, je les entends souvent dire : »tu sais, dans ces conférences, ce sont les moments de pause, où l’on peut échanger de façon informelle qui sont le plus riche ». Et ce qui est formidable, c’est que les MOOC offrent ces possibilités informelles …

2 – La fête des voisins

Quoi de plus informel que la fête de voisins : on fixe une date, on convie ses voisins dans un esprit d’auberge espagnole : chacun apporte ce qu’il a ! On retrouve bien toutes ces caractéristiques dans le côté Open d’un MOOC : c’est ouvert à tous, chacun s’inscrit avec son bagage propre, sa culture, son histoire et tous ensemble, on va y arriver. Cet aspect est très marqué dans les MOOC connectiviste où l’on cherche à construire la connaissance en réseau mais se retrouve aussi dans les forum de n’importe quel MOOC.

3 – Le voyage organisé

Pourvoirie_Mabec_à_Sept-îles_Duplessis_(Côte-Nord)_QuébecLa troisième image met plus en avant l’aspect découverte du MOOC. Découverte de la littératie numérique, de l’apprentissage tout au long de la vie et des outils qui vont avec. Un MOOC, c’est dépaysant, c’est une nouvelle approche de la formation en ligne (ça, c’est pour le Online), plus orienté apprentissage qu’enseignement, c’est aussi une nouvelle notion de propriété et de partage puisque les ressources sont souvent libres de droit (c’est le deuxième versant de Open, le côté Open Source).

Même si un MOOC nous demande de se faire violence et de  s’aventurer dans des contrées inconnues de la toile (réseaux sociaux, forums, partage, …), on n’est  quand même pas complètement perdu dans un pays inconnu … Il y a des animateurs qui ont déjà balisé le trajet et d’autres participants qui sont là, prêts à vous rassurer  et vous aider au moment de monter dans l’hydravion.

4 – Il manque une lettre, non ?

En effet, il manque l’aspect Massif ! Mais je pense que cette facette correspond à une capacité à passer à une grande échelle. Cela pourrait correspondre à pousser les murs de la salle de conférence ou à utiliser un bus élastique pour accepter tous les participants qui le souhaitent ou encore à envisager une fête des voisins non pas seulement dans sa rue mais étendue à toute la francophonie ! Ça pourrait être sympa, non ?

Un dernier élément me semble important à relever : toutes les images présentent des événements. Cette limitation temporelle, avec un début et une fin, est à mon avis un aspect essentiel du MOOC qui permet de créer une communauté autour d’un sujet. On y pense, on se prépare, on le vit intensément et puis c’est fini, et on repart avec ses souvenirs. On est toujours le même, mais un peu différent quand même …

Et vous qu’en pensez-vous ? Quelle image vous parle le plus ? A quoi compareriez-vous un MOOC pour le présenter ?

Crédit photo : Pourvoirie Mabec à Sept-Iles Duplessis, CC BY-SA Grégory Cloutier

Pourquoi je partage ?

I love to shareL’article de Jean-Michel Cornu sur le don m’a interpelé sur ce qui pousse chacun à partager ses idées, essais, erreurs, avancées, réflexions, … dans une communauté. Je n’ai pas pris les moyens de mener une enquête avec sondages et entretiens mais j’ai fait une analyse personnelle : Pourquoi je partage mes réflexions dans ce blog ?

1 – Petite précision

Deux points me semblent importants à noter :

Ce blog est un bien immatériel : le fait que vous lisiez ces lignes ne me prive de rien, c’est même plutôt pour moi un gain car si j’écris, c’est entre autre pour être lu !

Dans une communauté (un réseau) on est dans la logique de l’auberge espagnole où chacun vient avec ce qu’il a et ce qu’il est.

2 – Mais quelles sont mes motivations ?

Je vois quatre motivations principales à la tenue de ce blog :

  • Vous m’apportez beaucoup, je vous dois bien ça ! On est là dans la logique de contre-don comme le présente Marcel Mauss. Je me sens  en quelque sorte ‘redevable’ à mon réseau de tout ce qu’il m’apporte. En contribuant à mon tour, je nourris mes ‘amis’ qui se sentent (peut-être) à leur tour redevable. Ce qui me semble intéressant est que, dans cette logique, on n’est plus redevable à une personne en particulier mais à son réseau (ou sa communauté), entité très vague et impersonnelle.
  • Vous évaluez mes idées. Votre regard sur mes idées m’intéresse, m’aide à me diriger et à avancer. Vos relais sur les réseaux sociaux sont des indicateurs de pertinence (quantitatif) et les commentaires que vous apportez permettent d’enrichir mon point de vue (qualitatif).
  • Écrire oblige à mettre des mots sur ses idées. Je suis de plus en plus convaincu que cette contrainte de formalisation est un moyen très efficace pour apprendre et je le recommande vivement. Cette dernière motivation n’implique pas forcément le partage, je pourrais très bien la satisfaire en gardant mon blog privé et sans rien partager du tout … En fait, je publie les réflexions qui me semblent intéressantes et que je souhaite archiver. Ce blog est alors un portfolio d’apprentissage qui permet de retracer mon cheminement …
  • Je suis fier de ce que je produis donc je l’affiche. Eh oui ! Narcisse n’est pas très loin ! Mais je pense que c’est un des moteurs des réseaux sociaux numériques et qu’il faut en avoir conscience pour ne pas en devenir esclave.

En filigrane derrière ces motivations se trouve aussi le fait que je suis satisfait de mon niveau de vie et que j’attends  plus de la reconnaissance et des réflexions qui me titillent que de l’argent.

3 – Passer du stock au flux

Avec Internet, on passe d’une logique de stock et de possession à une logique de flux et d’usage. Transcrit de façon personnelle, cela donne :

Je suis plus riche de ce que je suis (et de ce que je sais faire) que de ce que j’ai.

Ce que je suis correspond au flux, ce sont mes savoirs et compétences (savoir-être, savoir-faire, savoir-devenir, …). Ce sont des caractéristiques dynamiques, en perpétuelle évolution et intrinsèquement liées à ma personne. Ce que j’ai est le fruit de ma production/réflexion ou du glanage à gauche à droite, cela correspond correspond au stock.

Pour faire vivre le flux, il faut partager son stock.

En effet, il est profitable de partager ses ressources, ses idées : la confrontation est source d’enrichissement. C’est ce que dit Flore Berlingen (@floreberlin) dans le numéro Hors Série de terra Eco : « Avant, il s’agissait de protéger ses bonnes idées, aujourd’hui, il s’agit de les partager pour que d’autres les améliorent ». Cela nécessite un changement de mentalité  pour accepter la logique de la version bêta ‘perpétuelle’ et de l’amélioration continue. Ça n’est pas trop dans la culture française où l’on a plutôt tendance à attendre d’avoir atteint la perfection avant de publier son chef d’œuvre.

4 – Et l’impact économique ?

Le hors série Terra Eco (encore lui) cite une étude de la fondation P2P (que je n’ai pas recherchée) « Chaque milliard de dollars investi dans l’économie de la libre connaissance détruit à court terme 60 milliards de dollars dans l’économie traditionnelle ».

Je passe environs une journée par mois sur ce blog à partager des idées et des réflexions et si on respecte le ratio présenté ci-dessus, je détruis  chaque mois 60 jours de travail de l’économie traditionnelle … Suis-je donc un pourri ? Ça n’est pas l’effet cherché mais la question se pose. Et même si les chiffres sont à vérifier, on conçoit bien que ce qu’on partage, d’autres ne le vendent pas …

Pour avancer vers un élément de réponse, on peut toujours écouter Bernard Stiegler qui dit que l’on se dirige vers une société sans emploi, mais pas sans travail, et qui prône une généralisation d’un statut comparable à celui des intermittents du spectacle. Ce point de vue peut en rassurer certains mais il ne me convainc pas complètement et la question me taraude toujours …

Crédit photo : I love to share CC BY Creatives Commons

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